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auxquelles le plaisir vient prendre son ou plutôt ses sens philosophiques. Les références anciennes .... s'éprouve et s'exerce. Plaisirs réputés dangereux.

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e numéro hors-série des Cahiers Philosophiques réunit une série d’articles qui ont été publiés dans la revue et qui permettent de construire la question du plaisir. Ils explorent et confrontent des perspectives correspondant à des auteurs, à des doctrines, à des époques et des conjonctures variés, surtout peut-être à une pluralité d’interprétations grâce auxquelles le plaisir vient prendre son ou plutôt ses sens philosophiques. Les références anciennes (Aristote, Augustin) côtoient d’autres modernes (Descartes) ou contemporaines (Nietzsche, Freud, Emerson, Thoreau), dans des approches et des commentaires qui en interrogent l’actualité parfois intempestive, difficilement compatible avec les attentes d’un monde qui se croit détaché des pesanteurs, des limites et des souffrances de l’humaine condition et sachant désormais ce que signifie « bien vivre ». Rien d’homogène, rien de systématique dans ce tissage, même si nombre de questions, on le verra, s’y croisent et font écho les unes aux autres. Que le plaisir puisse ou même doive devenir, d’une manière ou d’une autre, « objet » pour la philosophie ou les philosophes est, malgré les certitudes académiquement constituées, entretenues et commentées – on pense notamment à la notion d’hédonisme et aux discussions auxquelles une telle doctrine, réelle ou supposée, a pu donner lieu –, quelque chose qui ne va pas de soi. À quelles occasions, dans quels contextes, de quelles manières et pour quelles raisons le devient-il ? Comment la philosophie se trouve-t-elle, par cette attention portée au plaisir, configurée et peut-être transformée ? C’est ce que cette collection d’articles devrait permettre d’interroger, en invitant à suspendre un certain nombre d’évidences concernant la réalité, l’identité, le sens et la valeur même de cela que nous nommons, d’une désignation commode mais peut-être trop hâtive, « plaisir » ou « déplaisir ». Ne pas faire comme si l’affaire était entendue, comme si l’on savait d’avance de quoi il retournait, et comme s’il s’agissait seulement d’assigner au plaisir sa place, sans rang, son droit peut-être aussi, dans le système bien agencé des choses et de leurs relations. Si les philosophes partagent – pour se le disputer souvent – l’héritage d’un Socrate remettant en jeu le statut même d’une sagesse aimée ou désirée, il n’est pas absurde – ce qui pourrait constituer l’hypothèse unificatrice de ce numéro – de considérer que le plaisir participe de ce « non-savoir » auquel la philosophie elle-même vient se ressourcer. Comme une terre étrangère au sein d’un pays ou d’un monde qu’on aurait pu croire bien arpenté et bien balisé. Que savons-nous en réalité du plaisir, du déplaisir, de ces singuliers mélanges et de ces demi-mesures dans lesquels ils déploient leur déroutante réalité ? Que savons-nous de nous-mêmes, de cette aptitude au plaisir – ou à la souffrance – qui semble

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nous être naturellement donnée mais que nous sommes aussi en mesure de transformer, pour la cultiver et la raffiner, pour l’anéantir aussi parfois au point de se « gâcher la vie » ? Et que penser de celui qui entreprendrait, sagesse, savoir ou pouvoir à l’appui, d’en finir avec ces incertitudes et ces flottements, pour y apposer la police d’une vie enfin ordonnée, permettant de jouir où il faut, comme il faut, quand il faut ? Une première incertitude tient au langage lui-même, aux jeux des mots et des phrases dans lesquels le plaisir ainsi que ceux qui en parlent se trouvent inscrits, qu’il s’agisse des bonds et des rebonds de la conversation ordinaire ou des discours qui se voudraient davantage savants. Il ne revient sans doute pas au même de parler du plaisir, comme si l’on avait affaire à une réalité unifiée et relativement homogène, ou des plaisirs, articulés aux différentes dimensions et aux séquences d’une expérience dont l’unité même n’est pas assurée. On pourra insister sur la multitude et la très grande variété des plaisirs que nous sommes en mesure d’expérimenter, sur leur caractère fluctuant, inclassable, très difficilement objectivable, à la manière peut-être de ces rêves qui s’enfuient au moment même où l’on tente d’en engager le récit. Or justement : parler du plaisir à la manière de quelque chose ou même de plaisirs multiples et différenciés, les considérer d’emblée comme des réalités appelant description, identification, explication, évaluation, c’est faire fond et donner droit à une représentation substantialiste qui confère au plaisir une existence séparée et comme individualisée. Commode pétition de principe, qui permet de se débarrasser d’une question qui pour être liminaire pourrait bien être aussi destinale : où, quand, pour qui et comment le plaisir ou du plaisir se déploie-t-il ? À quoi, à qui cela tient-il que quelque chose de tel puisse avoir lieu ? De quoi parle-t-on au fond en parlant de plaisir ? Pourquoi en parle-t-on et qu’arrive-t-il à cette parole quand elle devient – en un sens qui ne se laisse d’ailleurs pas déterminer de manière univoque – philosophique ? Pas de plaisir(s), semble-t-il, sans un certain type d’implication subjective : tous les êtres ne paraissent pas capables – encore que les formes de leur existence et de leur participation au monde nous soient profondément opaques – d’éprouver du plaisir, de le manifester et parfois de l’exprimer, pour soi-même et pour les autres. Question de nature peut-être, en tout cas de condition ou de situation : du plaisir est offert à celui dont l’existence tient en quelque sorte le milieu entre les manières d’être brutes – celles que des consciences modernes et occidentalisées attribuent systématiquement aux choses et à l’ensemble des êtres qui leur sont assimilables – et celles qu’en pensée nous prêtons à des purs esprits, détachés de toute dépendance et de toute étoffe sensible. Autrement dit : il est requis pour éprouver du plaisir ou (et) du déplaisir d’être impliqué dans ce qu’un philosophe cartésien nommerait « union de l’âme et du corps », en s’intéressant au système complexe des passions et des actions qui en résulte naturellement. Où commence, où s’arrête et sur la base de quelles dispositions cette aptitude au plaisir ? Comment se fait-il – expérience étonnante – que ce qui émeut tellement les uns, au point d’induire en eux les cris ou les larmes, laisse les autres de marbre ? Quel statut assigner à ces plaisirs si mélangés ou si réversibles,

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qui se retournent pour un rien en souffrance(s) ou qui n’en sont pas même détachables ? Malgré la capacité effective d’anticipation que confèrent la mémoire et le souvenir parfois réfléchi ou médité d’une longue expérience, le plaisir ne va pas, pour nous, sans une certaine passivité, qui déjoue les projets et les ruses de l’intelligence et de la maîtrise – il est passé par ici, il repassera (peut-être) par là… et cela dans des dynamiques à la spontanéité et à la durée bien souvent imprévisibles. Il n’est pas contradictoire d’associer à cette dimension celle d’une perfectibilité sinon infinie, en tout cas indéfinie, par laquelle la capacité des sujets à éprouver plaisirs et déplaisirs se trouve transformée. Parfois sous l’effet de circonstances et d’exercices qui sont autant de figures imposées : la dureté des temps – « temps difficiles » écrit Dickens en parlant de la révolution industrielle et de la condition qu’y subissent les classes laborieuses – aguerrit et insensibilise des corps marqués et éprouvés par le travail, et les manières mêmes de vivre le plaisir et le déplaisir y sont déplacées. Parfois aussi dans des formes de culture de soi et des autres bien davantage volontaires ou semi-volontaires : comme si le corps lui-même, ou plutôt les relations qui se tissent entre ses propres parties et celle des corps environnants, devenait le lieu d’une pratique associant l’impact des formes sociales de l’existence et celles des pratiques plus personnelles, plus singulières, par lesquelles se reconstituent les données acquises d’une existence d’abord subie, et dans une certaine mesure appropriée, recomposée et exercée à sa guise. Question de projet, peut-être ? Question de désir aussi, car l’orientation donnée à un tel exercice ne se nourrit pas seulement des lumières d’une définition bien entendue de la vie bonne ou de la vie heureuse : aussi des impulsions et des tâtonnements d’une expérience de soi et des autres par lesquels une individualité se construit et se découvre progressivement à elle-même – désir du plaisir, plaisir du désir, au fil même des souffrances qui l’accompagnent souvent. Nombre de théologiens – ou leurs équivalents laïcisés – se sont inquiétés d’un mauvais ajustement des plaisirs et des pratiques dans lesquelles il s’éprouve et s’exerce. Plaisirs réputés dangereux. Jeux interdits. Les censeurs possèdent ou croient posséder une notion véridique de la perfection suprême, du rapport que l’homme peut et doit entretenir avec celle-ci. On pourra alors distinguer l’apparemment agréable et le vraiment bon, différencier et hiérarchiser les plaisirs, les sens et plus généralement les moyens par lesquels ceux-ci adviennent – les parties du corps, par exemple, ou les différents sens, plus ou moins grossiers – plus ou moins susceptibles d’accompagner l’âme dans son travail d’élévation et de rectification. Et considérer que nombre des pratiques coutumières posent problème : il y aurait des plaisirs bas, ou des plaisirs impurs, participant d’une manière ou d’une autre à cette déviation en quoi consiste un certain mal. Il est de la responsabilité de la philosophie, ou plutôt de certains philosophes, d’avoir accompagné et même parfois durci une telle censure, allant jusqu’à faire l’éloge de la mortification et d’une espèce bien particulière de sublimation-spiritualisation, permettant aux délectations symboliques et aux mystères d’une jouissance délivrée de l’esclavage des sens de rendre enfin l’humanité à sa destination authentique.

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Question d’éducation, question de répression aussi parfois, lorsque l’ordre théologique rejoint l’ordre politique et que la chasse aux plaisirs mauvais sert de consolidation à des pouvoirs en quête de légitimité. Molière l’a bien mis en scène dans son Tartuffe : les ruses de la vertu se mêlent à celles du pouvoir, dans des enjeux finalement très politiques. Asseoir durablement la domination sur celles et ceux qu’on voudrait asservir… pour son plus grand plaisir. Les traditions libertines – littéraires et philosophiques – viennent instruire cette question : quel est ce bizarre plaisir de ceux qui font la guerre au plaisir ? Où passe le désir de ceux qui s’en prétendent libérés, et qui entendent très généreusement nous faire bénéficier de leur liberté ? On se dégage effectivement de l’emprise des autorités théologiques et politiques à partir du moment où la notion d’une vie bonne est rendue au travail d’un jugement réfléchissant, plutôt que déterminant, où la distinction libérale du bien et du juste vient autoriser des institutions tolérantes et rendre aux individus la responsabilité pleine et entière de leurs mœurs. Mais on n’échappe pas pour autant aux interrogations normatives concernant l’usage des plaisirs, leur (éventuelle) culture, les orientations et parfois les choix auxquels ils nous confrontent. Y aurait-il des plaisirs meilleurs que d’autres ? Que faire de ceux qu’on pourrait estimer naturels, ou coutumiers ? Selon quelles règles ou quelles valeurs en décider, si elles ne sont pas inscrites dans un ordre naturel ou divin de la perfection absolue ? Ni l’invocation simple – simplificatrice en réalité – d’une sexualité supposée naturelle, ni le concept – socialement relatif et en réalité contingent – des plaisirs cultivés ne sauraient suffire, qui joueraient plutôt au rebours des complications et des richesses de l’expérience, et de son élaboration collective. Si le plaisir est l’affaire d’un sujet, c’est peut-être d’abord parce que celui-ci a la capacité d’en garder la mémoire et d’en faire, d’une manière ou d’une autre, conversation. C’est encore un plaisir que de parler du plaisir, et ce faisant de faire comme si l’on pouvait l’arracher aux silences des sensations immédiates, des souffrances ou des jubilations sans phrases. Le plaisir d’en parler se faisant en quelque sorte relais, pour prolonger mais aussi pour constituer ce qui n’est qu’illusoirement et rétrospectivement une donnée immédiate. Les cuisiniers attentifs, artistes des saveurs et des combinaisons inédites, cheminent avec tact sur ces frontières incertaines : « Est-ce que le dîner vous a plu ? » Il plaît sans doute d’avoir dîné, de ne pas être resté ventre vide et surtout d’avoir mangé de bonnes choses : art de vivre et de bien vivre… Il plaît aussi de le dire, de se le dire et de se le redire, d’en faire récit et parfois analyse – dans un article ou un traité de gastronomie par exemple – le goût des mots relançant celui des choses en faisant signe vers de nouvelles expériences. Il plaît peut-être surtout de rencontrer quelqu’un qui s’en soucie, et qui prenne plaisir aux plaisirs des autres, en pariant sur cette communauté mystérieuse et fragile des goûts et des joies partagés.  F. B.